Qu’est-ce qu’une bonne technologie en contexte éducatif ? Les 9 règles de Stephen Downes

Une machine de Rube Goldberg (Wikimedia).

On vient de loin…

Les technologies utilisées en éducation [1] ont pu ressembler par le passé à des machines de Rube Goldberg, et n’être profitables qu’aux enseignant.es particulièrement volontaires (voir par exemple la frise chronologique proposée par Audrey Waters, The History of Teaching Machines).

[1] Profitant d’échanges sur ces questions, je choisis de parler de « technologie en contexte éducatif », plutôt que de « technologie éducative ». Le propos est valable pour les technologies en général.

Mais ça va mieux…

Les technologies de grande diffusion deviennent cependant plus faciles à utiliser, voir intuitives (dans le meilleur des cas, un mode d’emploi peut n’être pas nécessaire). Et comme tout un chacun, les enseignants emploient préférentiellement en classe des technologies de bonne utilisabilité, à l’instar d’une télévision ou d’un téléphone.

La primauté des fins, l’importance des moyens

Certes, les fins (objectifs pédagogiques) priment sur les moyens (technologies). Cependant, le choix des moyens pertinents et fiables est important pour réaliser effectivement les fins pédagogiques.

N.B. : pour reprendre une idée défendue notamment par Michel Guillou, seuls les outils numériques peuvent être qualifiés de moyens, le numérique étant un milieu.

« La technologie, les outils numériques sont bien des moyens, mais le numérique, paysage et contexte permanent de la société et donc de l’école n’est ni l’un ni l’autre. » – Michel Guillou

La bonne technologie : pas « stupide »

De manière synthétique, on peut dire qu’une bonne technologie fonctionne généralement par elle-même, qu’elle n’exige pas de formation technique particulière pour être utilisée et que, en contexte éducatif, elle ne détourne l’attention ni de l’enseignant, ni des apprenants.

Les 9 règles de Steven Downes

Quels sont donc les critères d’une bonne technologie en éducation, qui la distinguent d’une technologie stupide ? Stephen Downes propose 9 règles pour identifier une telle bonne technologie (Nine Rules for Good Technology, 2000 ; j’en propose une mise en carte en anglais). Je propose ici une adaptation de son texte.

« My Nine Rules […] focus on selecting technologies according to their affordances, and will result in a certain amount of serendipity and new discovery. As new technologies should. » – Steven Downes

1. Une bonne technologie est toujours disponible.

Par exemple, le chariot d’équipement (ordinateurs portables, tablettes, projecteur…) est une mauvaise technologie. Une bonne technologie ne nécessite pas de réservation, de déménagement ni d’installation. Imaginez ce que serait la vie si nous devions planifier notre utilisation de l’ascenseur, ou faire des réservations pour utiliser le téléphone…

2. Une bonne technologie est toujours activée.

Elle ne doit pas exiger des procédures de branchement ou d’initialisation longues ni complexes. Si elle n’est pas toujours allumée, une bonne technologie peut l’être immédiatement ou, mieux encore, démarrer automatiquement lorsque le besoin s’en fait sentir. Par exemple, le téléphone est efficace car nous n’avons pas besoin de lancer un système d’exploitation avant de passer un appel… C’est aussi le cas, par exemple, avec un éclairage activé par un capteur de mouvement.

Il faut bien entendu favoriser des technologies faiblement consommatrices d’énergie dans leur mode de veille.

3. Une bonne technologie est toujours connectée.

C’est par exemple des téléphones, qui sont utiles parce qu’aucune procédure n’est nécessaire pour les connecter au système téléphonique.

4. Une bonne technologie est standardisée.

Par exemple, un téléphone se connecte à n’importe quel autre téléphone dans le monde, ou une marque d’essence alimente n’importe quelle voiture.

Une technologie stupide, au contraire, exigera que vous possédiez un système d’exploitation particulier (Apple OS, Windows, Chrome OS…) pour visionner une vidéo ou lire un document.

La standardisation favorise l’interopérabilité et le choix.

5. Une bonne technologie est simple.

Les meilleures technologies peuvent être comprises via leur interface, et non en étudiant un manuel. La bonne technologie est intuitive : pour utiliser un ascenseur, j’appuie sur le numéro d’étage. Simple. Pour passer un appel téléphonique, je compose le numéro. Facile.

La simplicité va de pair avec la variété des fonctions : le problème de nombreux logiciels, par exemple, est qu’ils essaient de tout offrir à tout le monde. Les fonctions que vous n’utilisez jamais vous gênent, et elles rendent la technologie compliquée et encombrante. Lorsque vous recherchez une bonne technologie, recherchez une technologie qui fait exactement ce que vous voulez : ni plus, ni moins.

6. Une bonne technologie ne nécessite pas de composants.

Par exemple, vous n’avez pas besoin de remplacer ni d’entretenir quoi que ce soit dans votre téléphone pour qu’il fonctionne.

Faut-il acheter régulièrement quelque chose pour pouvoir utiliser votre technologie ? Devez-vous remplacer quelque chose qui s’use ou qui s’épuise, ou qui peut être perdu ou volé ? Moins vous avez de temps à acheter ou à remplacer, meilleure est votre technologie ; la meilleure technologie n’exige pas d’achats ni de remplacements continus.

Si une technologie nécessite des pièces, celles-ci doivent être au moins universelles et standardisées.

7. La bonne technologie est personnalisée.

Par exemple, les guichets automatiques bancaires ne seraient d’aucune utilité s’ils n’ouvraient pas votre compte bancaire – et seulement votre compte bancaire. Un traitement de texte vous permettant d’enregistrer vos propres mots dans un correcteur orthographique est une bonne technologie.

Au contraire, la mauvaise technologie vous oblige à vous adapter à ses exigences.

8. Une bonne technologie est modulaire.

“Modulaire” signifie composé de pièces distinctes, chacune travaillant indépendamment les unes des autres et pouvant être agencée dans la configuration souhaitée avec un minimum d’effort.

En ce sens, la prise USB représente une bonne technologie, parce qu’elle permet d’assembler à volonté des systèmes numériques et électroniques.

9. Une bonne technologie fait ce que vous voulez qu’elle fasse. Et pas autre chose.

Une bonne technologie minimise le risque d’erreur de l’opérateur et donc la possibilité de conséquences inattendues. Une bonne technologie est également robuste, moins sujette aux pannes et aux dysfonctionnements, et fiable.

Un logiciel qui plante au lieu de fonctionner est évidemment une mauvaise technologie.

La technologie doit faire exactement ce que vous voulez qu’elle fasse. Une technologie qui fait autre chose, que ce soit par dessein ou par accident, n’est pas une bonne technologie.

Conclusion

Il est important de se rappeler qu’aucune technologie n’est parfaite. Aucune technologie ne satisfera aux neuf règles. Cependant, certaines technologies répondront à plus de règles que d’autres, et certaines technologies pourront même enfreindre une règle ou deux, tout en restant de très bonnes technologies (ne serait-ce que parce qu’il n’existe pas de meilleure alternative). Ceci étant, les enseignants doivent insister pour obtenir une bonne technologie telle que définie ci-dessus.

N.B. ce texte est aussi disponible ici au format Google Doc, permettant des commentaires ciblés.

Illustration d’en-tête : Derrick Bostrom.

Mise à jour : une infographie par Cadre21

Cadre21 nous fait le plaisir d’avoir élaboré cette infographie résumant les 9 règles caractéristiques d’une bonne technologie éducative selon Stephen Downes.

La classe comme maison des voisinages

A l’école, les cours s’organisent traditionnellement — et aujourd’hui encore — selon les règles du théâtre classique : une action, un lieu, un temps. Les modalités pédagogiques peuvent toutefois modifier cette règle des trois unités, et cela désormais avec l’appui des technologies numériques. Une telle modification de l’espace-classe est notamment manifeste avec les dispositifs d’interaction et de rétroaction (cette carte en présente une liste), qui permettent de redéfinir (au moins) la dimension de l’espace. L’enseignement peut ainsi être renouvellé :

« Aujourd’hui, comme ce fut le cas pour le thâtre contemporain, les schémas de l’enseignement se brisent et se reconstruisent… Le temps s’allonge, se désynchronise ou se répète. Le lieu est variable, multidimensionnel ou virtuel » (Edith, n°1, HELMo, 2018, p. 49). 

Wooclap est un exemple remarquable, offrant une interface intuitive pour l’enseignant comme pour les élèves et les étudiants. Il propose une belle variété d’activités, avec des paramétrages fins pour l’enseignant. Elément déterminant : il est possible aux participants d’accéder à la plupart des activités par SMS, dans le cas (hélas encore souvent fréquent) d’absence ou du faiblesse de réseau WiFi. L’utilisation de Wooclap est gratuite pour les fonctions de base (lien d’inscription).

De l’espace de distances à l’espace des voisinages

lucas-gallone-368519-unsplashEn effet, lorsque les élèves interagissent en classe avec un outil d’interaction et de rétroaction, ils doublent l’espace physique d’un espace virtuel. Or, ce dernier n’est pas structuré comme l’espace physique : ce n’est plus un espace de distances, mais un espace de voisinages immédiats.

En effet, comme l’explique Michel Serres, nous ne vivons aujourd’hui plus seulement dans un espace de distances, où l’on se meut localement, mais dans un espace de voisinages, où l’accès est immédiat et universel. Pourquoi ? Parce que les terminaux numériques permettent l’accès perpétuel et immédiat à presque tout ce qui nous importe, nous soulageant de la peine du déplacement : “je n’ai pas à me rapprocher d’un point pour réduire la distance qui me sépare de lui – je me situe immédiatement au voisinage de lui” (Michel Serres, Discours de réception à l’Académie Française).

Nos anciennes adresses correspondaient à un espace métrique ou local, c’est-à-dire un espace mesurable par des distances entre des lieux. Nos nouvelles adresses (avec le téléphone portable et l’ordinateur) correspondent à un espace de voisinage, où chacun peut accéder immédiatement à tous et à tout, quelque soit son lieu physique. Nous habitons ainsi ce que les mathématiciens appellent un espace “topologique” : non pas “un espace dans lequel on se meut localement, mais un espace qui se définit par des « voisinages » : je n’ai pas à me rapprocher d’un point pour réduire la distance qui me sépare de lui – je me situe immédiatement au voisinage de lui.” (Michel Serres, Discours de réception à l’Académie Française ; voir aussi cette conférence filmée). “Nous sommes devenus les voisins de tous ceux que nous retrouvons sur le réseau” (Michel Serres, entretien à The Conversation).

L’accès immédiat, mais aussi l’intervention universelle

samuel-zeller-337030-unsplashLes terminaux permettent aussi l’intervention universelle : chacun peut intervenir participer et intervenir en ligne. “Dans cette maison topologique, où il n’y a que des voisinages, où il y a des accès, on peut donner son opinion, on peut participer aux décisions, on peut partager le savoir et l’expertise […] Accès universel et interventions possibles, c’est probablement cela, la démocratie de demain” (Michel Serres, Petites Chroniques du dimanche soir, Volume 4, p. 109).

Construire de nouvelles affinités et de nouveaux apprentissages

Les technologies numériques d’interaction et de rétroaction produisent un espace virtuel d’accès immédiat et d’intervention universelle, à l’échelle de la classe (ou de l’amphithéâtre). En ce sens, la classe devient comme un théâtre grec (la tragédie grecque se jouait à ciel ouvert) : elle s’ouvre aussi sur le monde.

Dans cet espace peuvent se constituer des voisinages non forcément observés dans l’espace physique de la classe, et notamment des voisinages d’idées et d’opinions. Les élèves, on le sait, tendent à se placer dans la classe selon leurs affinités personnelles. L’espace numérique est dès lors une belle occasion de faire apparaître d’autres affinités et relations entre les élèves !

Les systèmes d’interaction peuvent autoriser l’accès anonyme aux activités (voir à ce sujet : “Les systèmes numériques de réponses : des anneaux d’invisibilité vertueux”). L’anonymat (qui peut exiger une modération des interventions par l’enseignant avant leur publication) facilite l’expression des opinions. Mais il faudra finalement quitter l’anonymat pour révéler des proximités ou des éloignements inattendus entre les élèves. De bonnes relations dans une classe permettent bien entendu des échanges à découvert, qui sont d’ailleurs essentiels pour l’apprentissage de la responsabilité (assumer ses positions).

La classe peut ainsi se déployer à la fois comme espace de distances et comme espace de voisinages. Les affinités et les apprentissages peuvent dès lors s’enrichir de cette articulation.

 

Photos : Samuel Zeller et  Lucas Gallone sur Unsplash

Saisir des commentaires via une interface semi-automatisée

L’évaluation des travaux d’élèves requiert de l’enseignant des saisies stéréotypées de commentaires (quand les mêmes éléments et compétences sont évalués chez tous les élèves). Cela est fastidieux, mais peut être facilité par les interfaces informatiques. Un grand nombre de solutions sont envisageables. Je montre ici l’utilisation d’une extension pour le navigateur Chrome : Text Blaze.

Text Blaze est disponible en version gratuite ou payante (pour plus de fonctions). Cette extension permet de déclencher la saisie de textes prédéfinis (via des raccourcis clavier) et même d’afficher des fenêtres surgissantes servant d’interface pour sélectionner des éléments prédéfinis.

Les éléments sélectionnés seront automatiquement saisis à l’endroit du curseur dans la page d’origine. Pour plus de détails, voir les pages d’aides de Text Blaze.

A noter : Text Blaze est collaboratif, ce qui permet à plusieurs enseignants de se partager et d’éditer en commun des bases de commentaires.

Communiquer par courriels des évaluations continues à partir d’un tableur en ligne

Je pratique autant que possible l’évaluation suivie ou continue des travaux d’élèves, que les anglophones appelent parfois « ongoing feedback« . Il s’agit d’accompagner les élèves dans l’amélioration régulière de leurs travaux, depuis le brouillon jusqu’à la version finale.

N.B. : Je ne cède pas pour autant au fétichisme de l’œuvre « achevée », n’oubliant pas l’avertissement de Borges que l’idée d’œuvre achevée relève « de la fatigue ou de la superstition » (comme le rappelle Gérad Genette dans Figures III, 1972).

Il s’agit d’une évaluation « conversationnelle », puisque les élèves peuvent répondre. On peut ainsi fournir des rétroactions durant la réalisation même de la tâche. Cela soutient l’apprentissage des élèves, comme le rappelle Alice Keeler :

Cette démarche est désormais facilitée par les applications numériques, et notamment par les traitements de textes en ligne, qui permettent la collaboration et l’ajout de commentaires. J’utilise pour ma part Google Docs dans GSuite et Word online dans O365 (versions éducation). GSuite permet en outre des opérations de publipostage directement en ligne, à partir du tableur GSheets. Dans sa version actuelle, 0365 ne le permet pas (cela serait cependant possible via SharePoint, associé à Microsoft Flow).

Voici un exemple de dispositif assez simple, que j’utilise très régulièrement.

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Évaluer avec O365 : état des lieux

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Sur la base de mon expérience et de l’état actuel des outils et des services, je propose un état des lieux de l’utilisation d’Office 365 (version éducation) comme espace numérique d’apprentissage (ENA, LMS), et plus particulièrement comme moyen de distribuer, de collecter et d’évaluer des exercices dans le cadre d’évaluations formatives.
Office 365 permet organiser le travail des élèves de différentes manières, avec différents outils. Les outils principaux sont : OneNote (avec le module complémentaire Bloc-notes OneNote pour la classe) et Teams. On peut aussi utiliser le courriel (Outlook), le traitement de texte (Word Online) et le tableur (Excel online), ainsi que les formulaires (Forms). On peut enfin, de manière plus avancée, explorer les usages de Sharepoint et de PowerApps.

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Quelques idées pour utiliser un service d’interaction et de rétroaction en classe

Dans le cadre de mes cours (philosophie en fin de secondaire), j’utilise régulièrement des services en ligne d’interaction. Je tente de tenir la liste de tels services sur cette carte (voir en particulier les dispositifs fonctionnant avec les terminaux mobiles des élèves). J’affectionne particulièrement Beekast pour son efficacité : via une interface ergonomique, il propose de nombreuses fonctionnalités permettant de dynamiser les cours (celles-ci sont exposées sur le site de Beekast). Les élèves participent avec leurs appareils connectés (essentiellement des smartphones, via le réseau Wifi).

Je propose ici quelques conseils d’utilisation de Beekast, basés sur mon expérience. Ces activités sont possibles avec la version gratuite de Beekast (comme avec éventuellement d’autres services d’interaction).

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Visualiser l’état des travaux avec un tableur en ligne

1Le tableur Google Sheets s’accompagne de toute une collection de modules complémentaires (basés sur des scripts), permettant d’automatiser certaines fonctions. De nombreux modules complémentaires sont développés et gratuitement proposés par des enseignants, tels que l’ébouriffante Alice Keeler.

Alice Keeler propose notamment le module « Grade the Folder« , qui permet de renommer à la volée les fichiers des élèves selon leurs états d’avancement et d’évaluation. Elle explique ici le fonctionnement de ce module.

Je vous propose pour ma part un bref tutoriel expliquant comment utliser ce module et comment en améliorer l’usage par des émoticônes.

Ce dispositif fonctionne avec un compte personnel ou avec un compte scolaire (Google for Education).

N.B. : dans le cas où l’on ne travaille pas dans un environnement éducatif (Google for éducation), mais avec un compte Google personnel, la législation française interdit de d’utiliser des comptes privés d’élèves. Il reste alors possible de créer soi-même les fichiers individuels et de les partager individuellement aux élèves, en donnant des droits d’éditions en accès anonyme (chaque élève reçoit le lien vers le fichier qui lui correspond, mais n’a pas besoin de compte Google).