Les systèmes numériques de réponses : des anneaux d’invisibilité vertueux.

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Dans une classe ou un groupe de formation, des dispositifs numériques permettent aujourd’hui de recueillir immédiatement des réponses et des interventions, — d’une tout autre façon qu’avec la traditionnelle main levée. Ces dispositifs utilisent désormais les terminaux des élèves (ordinateurs ou appareils mobiles), et non plus de simples boîtiers de vote ou télévoteurs. Il est ainsi possible de recueillir des réponses prédéfinies (QCM), mais aussi rédigées ou même visuelles (envoi de photographies) ou audio. On parle de « systèmes de réponses instantanées » (en anglais : « Audience response systems« ). Je m’efforce de tenir une liste de tels outils dans cette carte.

Grandes catégories de questions

On peut identifier deux catégories principales de questions posées lors de l’utilisation de systèmes de réponses (d’après Caldwell, 2007 et Faillet, Marquet, Rinaudo, 2013) :

  • questions visant à évaluer la connaissance des apprenants à des fins diagnostiques, formatives ou sommatives (c’est l’usage commun des questions à choix multiples, puis de l’examen des réponses sous la forme d’histogrammes) ;
  • questions visant à créer de l’interactivité dans l’apprentissage (par exemple dans une discussion, ou encore dans une rétroaction sur la compréhension du groupe afin d’ajuster le contenu d’un cours).

Bénéfices de l’anonymat

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Pour chacune de ces situations, l’utilisation de systèmes de réponses offre une possibilité pédagogiquement très intéressante : la participation anonyme des répondants. En effet, l’anonymat « extrait le répondant du regard d’autrui qu’il s’agisse de celui du professeur ou de celui des autres élèves de la classe ». De ce fait, il lève en grande partie les « inhibitions dues à la peur, au regard des autres » (Faillet, Marquet, Rinaudo, 2013). Or, nous savons à quel point les élèves peuvent hésiter à répondre par peur de l’erreur, et cela particulièrement s’agissant des élèves français : comme le révèlent les enquêtes PIRLS et PISA, il y a « une véritable peur chez les élèves français de quitter les sentiers battus et de prendre le risque d’être hors sujet ou de commettre une erreur » (Charbonnier, 2013).

Dans le cas de la collecte de réponses libres, l’anonymat permet à l’enseignant d’évaluer et de discuter les propos plutôt que leurs auteurs. Cela est particulièrement important lorsque la réponse examinée est partagée et projetée à toute la classe (ce qui est très facile). L’élève anonyme ne se sent pas alors personnellement visé par les remarques et les critiques de l’enseignant ou du groupe, et l’enseignant ou le groupe peuvent eux-mêmes plus librement critiquer la proposition. Cela permet, de part et d’autre, une grande liberté.

Cette situation permet aussi d’ « encourager l’innovation […] par l’encouragement de la prise de risque et par l’acceptation raisonnée de l’erreur » (Becchetti-Bizot, Houzel, Taddei, 2017).

Voici ce que me dit une élève concernant l’usage en cours de Beekast (application utilisant les terminaux mobiles des élèves) :

« J’apprécie l’utilisation de Beekast qui fait participer tout le monde dans la classe. De plus, l’anonymat, même s’il est parfois mal utilisé, permet d’une part de proposer des idées pas complètement abouties que l’on aurait peut-être pas dites à voix haute et d’autre part, de critiquer ou d’améliorer une idée sans que l’auteur ne se sente visé. » — Extrait d’une lettre d’évaluation du cours, 2017.

De fait, la recherche semble montrer « une préférence des élèves pour les réponses anonymes » plutôt que nominatives (Faillet, Marquet, Rinaudo, 2013).

Un bon anneau d’invisibilité ?

one_ringLe dispositif de rétroaction devient alors comme un anneau de Gygès, mais vertueux. On se souvient en effet de la fable rapportée par Platon (La République, livre II, 359) : ayant découvert un anneau d’invisibilité, le jeune berger Gygès — pourtant de bonne réputation — libère et accomplit ses pulsions de domination, profitant de son impunité pour commettre les pires crimes (la vision selon laquelle toute morale n’est qu’une crainte hypocrite de punition n’est cependant pas celle de Socrate, mais de son opposant Glaucon). Un système de réponses « est un anneau de Gygès moderne, en ce sens qu’il permet à l’élève d’explorer un espace intermédiaire pour expérimenter son moi. L’élève devient invisible au regard d’autrui et peut jouer son propre rôle » (Faillet, Marquet, Rinaudo, 2013).

Bien entendu, l’anonymat peut être pervers. Dans le cas des questionnaires à choix multiples, certains élèves peuvent répondre de manières détachée, sans réfléchir et de manière dès lors improductive (Faillet, Marquet, Rinaudo, 2013).

Plus gravement, dans le cas des réponses ouvertes, l’anonymat peut lever l’inhibition et la civilité, comme le montrent la fable de Gygès et l’expérience commune. Certains élèves n’hésitent alors pas à communiquer des propos allant de la gaudriole potache à l’insulte franchement raciste… Cela doit être prévenu et contré de plusieurs manières :

  • par la construction d’une relation de confiance,
  • par des protections techniques :
    • anonymat relatif : réponses anonymes pour le groupe, mais nominatives dans l’interface de l’enseignant (à condition d’utiliser des comptes individuels) ;
    • modération des réponses par l’enseignant (ou un élève désigné) avant leur communication au groupe. Cette possibilité de modération est un élément déterminant dans le choix d’un système de réponses en contexte scolaire.

Promouvoir la collaboration contre la distraction

De tels systèmes de réponse reposent sur l’utilisation de terminaux par les élèves, notamment mobiles (smartphones). On se confronte alors au problème récurrent de la gestion de la distraction induite par les écrans. En effet, selon la métaphore de Tristan Harris, le smartphone est une véritable machine à sous de l’attention :

« Chaque fois que je vérifie mon téléphone, je joue à la machine à sous pour voir ce que je vais obtenir. […] Soit vous êtes dessus, vous êtes tout le temps connecté et distrait, ou vous ne l’êtes pas, alors vous vous demandez si vous loupez quelque chose d’important. En d’autres mots, vous êtes soit distrait soit vous avez peur de louper quelque chose. »

Une solution simple existe : éviter les usages individuels des écrans et promouvoir les usages collectifs. Il suffit pour cela de créer des groupes d’élèves utilisant le même terminal, qui est alors pleinement mobilisé pour l’activité. Un tel groupe s’auto-contrôle généralement très convenablement.

Images : Jorge Arimany – Own work, CC BY-SA 3.0 et Beekast.com.

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