Donnez du feedback sans perdre votre temps, ni celui des élèves

La zone proximale de développement selon Vygotsky signifie en substance que l’autonomie de progression de l’élève est limitée, et qu’il a besoin à un certain point d’une aide pour l’amener plus loin (voir notamment sur ce sujet la fiche de l’Université de Québec). C’est ce que nous faisons en tant qu’enseignants : nous aidons les élèves à aller plus loin.

Cela signifie que nous ne pouvons pas nous contenter d’accepter leur réponse ou leur tentative initiale. Nous leur donnons du feedback sur la façon de s’améliorer pour les aider à franchir ces étapes au-delà de ce qu’ils ont eux-mêmes atteint.

Le feedback est un retour d’information de l’enseignant sur les acquis de l’élève en vue de faciliter son apprentissage. L’objectif du feedback est d’indiquer à l’élève où il se situe par rapport aux attentes fixées et ce qu’il peut faire pour s’améliorer.

Ont-ils lu les commentaires ?

On peut dire que, si les élèves ne lisent pas vos commentaires, vous perdez votre temps à les donner.

Et pourquoi passer des heures à noter des commentaires sur des travaux d’élèves alors que nous savons qu’ils les négligeront et les jetteront peut-être même à la poubelle ? S’agit-il pour nous d’une question d’honneur ? S’agit-il d’une mauvaise perception de notre travail ?

A éviter : la méthode « The Big Lebowski. »

Pourquoi donnons-nous du feedback ?

Nous pouvons supposer que nous pensons que les élèves apprendront davantage si nous leur donnons du feedback. Cela est vrai… seulement si le feedback répond à certains critères.

  • Critère n°1 – le feedback doit être lu par les élèves.
  • Critère n°2 – le feedback doit indiquer spécifiquement ce que les élèves ont bien fait.
  • Critère n° 3 – le feedback doit indiquer de manière spécifique, avec des précisions, comment améliorer le travail.
  • Critère n° 4 – le feedback doit être réalisable.

Sur ces critères, voir notamment les travaux de John Hattie (voir par exemple « Getting Feedback Right: a Q&A With John Hattie« , Education Week, 2018).

Ne vous donnez pas une peine inutile

Si les élèves ne font rien avec vos commentaires, comment savez-vous qu’ils en ont tiré des leçons ? Le nombre d’heures dans la journée est limité, n’est-ce pas ? Vous ne pouvez pas tout faire.

Mettez fin à la culpabilité ! Vous n’avez pas besoin de mettre une note sur tout ce qu’un élève fait.

Vous n’êtes pas un mauvais enseignant si vous ne mettez pas des coups de stylo ou des annotations sur tous les travaux des élèves. Vous devez vous poser la questions : quel apprentissage résulte du temps que vous consacrez à votre travail ? Beaucoup ou un peu ? Si la réponse est un peu… ne le faites pas. Si vous passez plutôt du temps sur des choses qui ont une efficacité plus élevée pour l’apprentissage, vous êtes gagnant ! Ne vous inquiétez pas pour des broutilles…

Bien sûr, certains vous diront que vous ne faites pas votre travail. Ils peuvent bien définir votre travail comme de la paperasserie… mais ce n’est pourtant pas cela qui vous motive !

Pour les tâches de faible niveau de réflexion critique (comme le simple rappel de connaissances de base), il est préférable de ne pas vous mettre en peine. En fait, vous ne devriez pas du tout vous embêter à évaluer « manuellement » ces tâches. Utilisez plutôt un exerciseur en ligne (vous en trouverez ici une collection), ou n’importe quelle autre plateforme qui automatise l’évaluation notée. Pour les tâches de faible niveau de réflexion, le feedback immédiat offert par ces outils est légitimement meilleur pour l’apprentissage. Le fait de passer votre temps à noter des tâches de faible réflexion (vrai/faux, questions fermées…), pour les rendre à tout prix le lendemain à vos élèves, offre vraiment un faible retour sur investissement pour votre temps en termes d’apprentissage des élèves.

Mettez les élèves en activité sur le feedback

Si vous avez décidé de donner des commentaires, comment allez-vous faire en sorte que vos élèves en tirent des enseignements ? Il faut faire en sorte que cela fasse partie intégrante de votre processus de réflexion, tout comme vos plans de cours. Certes, il est plus rapide en termes de temps de classe de simplement distribuer les commentaires et de passer à autre chose… mais pourquoi avez-vous écrit et remis ces commentaires si ce n’est pour que vos élèves en tirent des leçons ? Utilisez donc le temps de classe pour que les élèves soient actifs et produisent quelque chose à partir de votre feedback.

Intégrez la reprise des commentaires dans les consignes

« Le feedback ou retour immédiat quand on apprend est un des plus puissants moteurs de l’apprentissage. » (A. Tricot, Apprendre avec le numérique, mythes et réalités)

Puisqu’une partie essentielle de l’apprentissage consiste à répondre au feedback, faites que le travail des élèves ne soit pas terminé tant qu’ils n’ont pas répondu aux commentaires : intégrez la réponse au feedback comme une partie essentielle des exercices et des activités. Faites littéralement que « répondre aux commentaires de l’enseignant » soit inclus dans les consignes.

Ne communiquez pas la note tant que les élèves n’ont pas répondu à vos commentaires.

La mission est incomplète si les élèves n’ont pas répondu à vos commentaires. Ne cédez pas. Si vous avez laissé des commentaires, vous ne perdrez pas votre temps ; que feront-ils de ces commentaires ? Vous serez probablement confrontés à des refus les premières fois,, mais soyez conséquents. Si vous laissez des commentaires, les élèves doivent agir en fonction de ceux-ci. Et ils ne doivent pas le faire lors de leur prochain travail ou devoir, mais lors même de celui-ci !

Retour sans score

Si vous utilisez Google Classroom (dans le cadre de G Suite for Education), il est essentiel que vous retourniez tout le travail de chaque élève. C’est ainsi que chaque score est publié. Notez cependant que, si vous n’avez pas attribué de score et que vous remettez le travail à l’élève dans Google Classroom, ce travail est reclassé en « Attribué » (non pas en « Remis). A ce jour l’outil de Google ne permet pas de classer un devoir comme étant en attente de reprise par l’élève. N’hésitez pas à veuillez envoyer à Google Classroom vos commentaires sur le fait que cette fonction serait très utile.

Astuce: modifiez le devoir et changez la date d’échéance.

  • La première date d’échéance était de soumettre le devoir pour recevoir des commentaires.
  • La date d’échéance actualisée est de soumettre à nouveau le devoir avec des améliorations en réponse aux commentaires.

Remplissez partiellement seulement la rubrique

L’un des critères de votre rubrique (grille d’évaluation) pourra être de « Répondre aux commentaires ». Lorsque les élèves soumettront leur travail pour la première fois, laissez cette ligne de la rubrique vide lors de votre première évaluation. Lorsqu’ils soumettront à nouveau leur travail, finissez alors de remplir la rubrique et mettez simplement à jour l’évaluation pour les domaines dans lesquels ils n’avaient initialement pas bien réussi, c’est-à-dire ceux que vous espérez avoir été maintenant corrigés.

On peut aussi utiliser un critère non noté (0 points), simplement pour permettre de visualiser si l’étape de reprise des commentaires a été faite.

Certes, c’est plus de travail pour vous d’évaluer le travail deux fois. Mais pourquoi enseignons-nous, si ce n’est pour développer des pratiques qui conduisent efficacement à l’apprentissage ?

Nous ne nous sommes certainement pas engagés dans l’enseignement pour faire de la paperasse…


Article adapté de Giving Feedback Wastes Your Time avec l’autorisation d’Alice Keeler.
Ce contenu est soumis au droit d’auteur et n’est pas sous licence Creative Commons.

Les vertus du numérique pour catalyser la créativité dans les apprentissages

J’ai le plaisir de partager une conférence donnée dans le cadre de la 11e édition des rencontres de la eformation, dont la thématique était : « « le numérique en formation: un atout pour une pédagogie créative ? ».

Ma conférence : « Les vertus du numérique pour catalyser la créativité dans les apprentissages. »

Source : canal-u.tv.

Cette conférence a été précédée par l’excellente intervention de Bruno DeLièvre, Professeur à l’Université de Mons, et suivie par quelques autres tout autant intéressantes, notamment celle de Serge Ravet sur les Open Badges.

Des lettres d’auto-évaluation pour une évaluation conversationnelle

Cher professeur

Briser le monopole de l’évaluation

Puisqu’il s’agit de développer l’autonomie des élèves, toutes les occasions sont bonnes pour les « sortir du siège de passager » et « les placer au volant » de leur apprentissage (selon la métaphore filée par Ike Shibley dans « Putting Students in the Driver’s Seat« ).

L’enjeu est particulièrement sensible concernant l’évaluation : on sait quel puissant levier d’apprentissage constitue l’auto-évaluation, comme l’a documenté John Hattie. Mais on sait aussi à quel point le monopole des enseignants dans l’évaluation rend les élèves passifs dans leur apprentissage, comme le rappelle Arthur Chiaravalli (« Teachers Going Gradeless. Toward a Future of Growth Not Grades« ) :

Capture d_écran 2017-04-23 à 18.13.32

Comme le formume Catlin Tucker :

« Like too many aspects of edu, students play a passive role in the traditional grading system. »

Entrer en correspondance

Dès lors, pourquoi ne pas impliquer explicitement les élèves en leur proposant de rédiger régulièrement des lettres d’auto-évaluation ?

Inspiré par Arthur Chiaravalli (et ce qu’il nomme « linked letter »), je demande désormais à mes élèves de rédiger et de m’envoyer des lettres d’auto-évaluation (en voici les consignes).

L’élève est invité à rédiger un texte de présentation de lui-même, et d’auto-évaluation (il y a aussi une évaluation du cours et de l’enseignant). Il est attendu que l’élève place des liens vers des exemples de ses travaux montrant ses essais et son apprentissage.

Un processus réflexif de type ePorfolio

En ce sens, cet exercice s’inscrit pleinement dans la loghique du ePortfolio.

« Un ePortfolio est le résultat d’un processus (réflexif) au cours duquel son auteur collecte, sélectionne, organise, analyse et présente les preuves de ses expériences, réalisations et apprentissages — pour lui/elle-même ou une audience particulière. » — Serge Ravet.

Exemples

Voici des exemples de belles lettres d’élèves (au format Word) auxquelles je réponds par des commentaires :

S6PH2B_auto-évaluation_-_mi-semestre_2_docx__Mode_de_compatibilité_

> Lien vers la grande image.

eleve2

S6PH2A

Maintenir la conversation

L’exercice est très fructeux et contribue à développer une culture de l’évaluation formative continue et conversationelle. Comme le formule encore Arthur Chiaravalli : « The goal is to “keep the conversation going” as long as possible. »

going

C’est la même idée que propose d’ailleurs Catlin Tucker : “Conversations Instead of Grades. »

Entrer dans la danse ?

La correspondance en ligne est riche (notamment par les traces qu’elle génère), mais elle ne remplace pas de véritables entretiens individualisés. Cependant, il est difficile d’organiser de tels entretiens individualisés avec les élèves, en raison de la difficulté d’en trouver le temps et le lieu. Certes, on pourrait imaginer des entretiens vidéos, mais ici encore on déborde fortement le temps de la classe…

Une piste a cependant retenu mon attention : le dispositif de la rotation d’ateliers (« Station Rotation Model ») proposé par Catlin Tucker, couplé à sa proposition de ne jamais évaluer hors de la classe (« Stop Taking Grading Home« ).  — A explorer !

L’élève « hacker » de son évaluation

Capture d’écran 2016-12-25 à 20.14.19.png

Comment donner plus d’autonomie et de responsabilité aux élèves dans leurs apprentissages ? Comment développer entre les élèves et les enseignants une culture de l’évaluation formative continue (permettre la reprise et l’amélioration des exercices) et de l’évaluation conversationnelle (discuter avec les élèves de ces améliorations) ?
Pour soutenir cette démarche, je propose un dispositif numérique assez simple et très flexible, sous la forme d’un tableur par lequel chaque élève peut faire le suivi de ses travaux et de ses performances, auto-évaluer ses compétences, ainsi qu’émettre des remarques à propos du cours. Ce tableur partagé (en ligne) permet la discussion avec l’enseignant — et pourquoi pas entre les pairs ? — via les commentaires associés aux cellules. Il est élaboré avec Sheets (Google).

N.B. : des mises en œuvre sont également possibles avec Excel (O365), Numbers (iCloud) ou dans une certaine mesure avec Framacalc, — mais avec certaines limitations (telles que l’affichage des badges).

Lire la suite

“It takes two to tango” : implication des élèves dans la visualisation et la différenciation des évaluations

 

L’évaluation doit impliquer l’évalué et l’évaluateur (“It takes two to tango”), et elle gagne aussi à être différenciée selon l’état de finalisation du travail. Pour répondre à ces deux exigences, je reprends une stratégie de Tom Barrett (The 30% feedback) pour l’intégrer aux outils numériques d’écriture collaborative (notamment Google Documents) et pour créer un tableau de bord de l’enseignant (dans Google Drive et dans Google Classroom).

Lire la suite